Le samedi 21 Février à 18h, les organisations Fédération Anarchiste - FA groupe La sociale; Union Communiste Libertaire UCL et Confédération Nationale du Travail CNT 35 organisent au cinéma "L'Arvor" 11 rue de Châtillon à Rennes (M° Gare)
La projection du film documentaire "Hommage à la Catalogne" de Frédéric Goldbronn sorti début 2025 suivie d'un débat avec le réalisateur
Ce film de 69 minutes fait revivre, par la voix de Bruno Podalydès, le texte éponyme de George Orwell avec des images d'archives de la révolution espagnole.
Dans Hommage à la Catalogne George Orwell fait le récit de son engagement dans la révolution et la guerre d’Espagne. C’est un livre hanté par des images, que l’on retrouve dans les reportages des opérateurs anarchistes de la CNT. Le film se propose de faire partager son expérience en Espagne à travers une expérience nouvelle de cinéma.
La projection sera suivie d'un débat avec le réalisateur Frédéric Goldbronn jusqu'à 20h15, puis d'un temps convivial propice aux discussions informelles.
Sur le livre "Hommage à la Catalogne" de George Orwell:
"Les milices espagnoles furent le microcosme d’une société sans classes. Dans cette communauté où personne n’agissait par intérêt, où nul ne regrettait les privilèges et les léchages de bottes, s’esquissait peut-être ce que pourraient être les premières étapes du socialisme." Fin 1936, Orwell est à Barcelone, il veut combattre le fascisme ; il s’engage dans une milice du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) ; les six mois qui suivent vont bouleverser sa vie. Sur la guerre d’Espagne, la lutte contre les totalitarismes et la confrontation des idéaux à la réalité, Orwell a écrit un "livre ouvertement politique". Publié au printemps 1938, porté par un formidable talent narratif, "Hommage à la Catalogne" est unanimement considéré comme sa meilleure œuvre de non- fiction.
La guerre d'Espagne
à laquelle Orwell participa en 1937 marque un point décisif de
la trajectoire du grand écrivain anglais. Le futur auteur de 1984 connaît
la Catalogne au moment où le souffle révolutionnaire abolit
toutes les barrières de classe. La mise hors la loi du POUM
par les communistes lui fait prendre en horreur le « jeu
politique » des méthodes staliniennes qui exigeait le
sacrifice de l'honneur au souci de l'efficacité. Son
témoignage au travers de pages parfois lyriques et toujours
bouleversantes a l'accent même de la vérité. À la fois
reportage et réflexion, ce
livre reste, aujourd'hui comme hier, un véritable bréviaire
de liberté.
Ci-dessous l'article de Jean-Michel Frodon paru dans le n°116/117 (octobre 2025) de la revue Images documentaires. https://www.imagesdocumentaires.fr et un article du Monde Libertaire de Septembre 2025 sur le film.
France
Réalisation : Frédéric Goldbronn
Production et distribution : Les Films d’Ici, 2025
69 min
qu’il a rencontré à Barcelone lorsqu’il y arrive en décembre 1936. Dits par la voix de Bruno
Podalydès, ce sont les mots de l’écrivain anglais dans Hommage à la Catalogne, le livre de
1938 qui raconte ses six mois dans l’Espagne en guerre, comme milicien du POUM, le
mouvement communiste antistalinien dont Orwell était déjà proche et dont il rejoindra ensuite
la branche britannique, l’Independent Labour Party.
Dans le film qui porte le même titre que le livre, des fragments de celui-ci racontent les
principaux épisodes de cette phase de la guerre d’Espagne à laquelle Orwell a été mêlé, tels
qu’il les a vécus, mais aussi le quotidien, les idées auxquelles il songe, des réflexions politiques
et morales. A l’image, un montage très riche d’archives d’époque – films et photos – participent
de la proposition singulière de Frédéric Goldbronn, avec le double mérite de rendre lisible et
surtout sensible un moment historique marquant, et de proposer une forme cinématographique
plus singulière qu’il n’y paraît, dans sa manière d’agencer paroles et images.
Sans effets de manche stylistiques, le film construit en effet une subtile mise en perspectives,
perspectives multiples qui répondent au plus juste au texte et à l’état d’esprit d’Orwell. Celuici,
dans son livre, se situe en effet constamment sur différents niveaux. Ecrit à la première
personne du singulier, il tisse ensemble considérations intimes et notations sur l’état de son
propre corps, réflexions sur les comportements concrets des individus qu’il rencontre, tentative
revendiquée d’une relation sensorielle des situations auxquelles il a affaire – à Barcelone dans
l’enthousiasme du soulèvement libertaire du deuxième semestre 1936, sur les différentes
affectations de son détachement sur le front d’Aragon au premier trimestre 37, lors de
l’écrasement des anarchistes par les troupes de la République sous influence soviétique en mai,
lors de son bref retour au front jusqu’à sa grave blessure au cou, puis sur le chemin de
l’Angleterre qu’il retrouve, aveugle et sourde à ce qui se joue en Espagne.
Mais l’écriture d’Orwell rendant compte de ce semestre dont il dit qu’il l’a changé pour le reste
de ses jours, sait à la fois détailler les changements de comportement quotidien dans le sens
d’une plus grande égalité durant les quelques mois où la Catalogne vit selon les idéaux
libertaires, et analyser le double horizon sur lequel s’inscrit la guerre contre les Franquistes,
contre la montée des fascismes qui mènent l’Europe et le monde à la guerre, et comme
hypothèse de rapports humains non définis par l’argent et le capitalisme. Et elle sait évoquer
toutes ces dimensions sans se départir d’un regard critique, y compris envers ceux dont il est
proche et aux côtés de qui il s’engage, et d’une constante ironie dont il est lui-même la première
cible.
C’est le génie propre de Hommage à la Catalogne, le livre, d’être une si fidèle relation des
lumières, immenses, et des ombres, nombreuses, qui ont marqué le combat auquel il a participé,
sans transiger jamais quant à l’exigence absolue du combat contre le fascisme, contre toutes les
formes d’oppression et contre le totalitarisme, mais sans verser dans le lyrisme romantique et
volontiers myope sur les travers et les impasses de son propre camp. Les fragments prélevés
par Goldbronn dans le texte traduisent ces multiples registres, tout en rendant justice à la
multiplicité des enjeux réfléchis, parfois comme en passant, par Orwell, qu’il s’agisse de la
situation des femmes (et du comportement des hommes, tout révolutionnaires libertaires soientils,
envers les femmes), de la singularité de la question paysanne, du rapport à la religion où il
analyse finement le passage de la foi chrétienne à la « foi » anarchiste face une hiérarchie
catholique depuis si longtemps entièrement du côté des oppresseurs.
A cette richesse des approches et des registres fait écho l’assemblage des images. Sauf de rares
exceptions, par exemple une photo de miliciens du POUM faisant l’exercice dans la cour de la
caserne Lénine à Barcelone parmi lesquels on reconnaît le visage et la longue silhouette
d’Orwell, ces riches archives visuelles n’illustrent pas littéralement le texte On perçoit bien
qu’elles n’ont pas nécessairement été enregistrées sur le lieu évoqué, ou au même moment.
C’est comme s’il circulait de l’air entre les phrases de l’écrivain et les très nombreuses scènes
récupérées grâce à l’usage important des caméras et des appareils photos par les Républicains
espagnols, notamment de la CNT-FAI, et grâce au travail de conservation de l’association
REDHIC (Recherche & Documentation d’Histoire contemporaine) consacrée notamment à la
mémoire visuelle du mouvement révolutionnaire espagnol.
Ces espaces devinés entre textes et images (rien ne vient énoncer la littéralité de l’association
entre l’image d’une gare et la description du départ pour le front, entre les images d’une église
en ruine et la description par Orwell de celle où il dut se cacher pour échapper aux sbires du
gouvernement républicain après l’écrasement du mouvement libertaire catalan, l’interdiction
du POUM et l’exécution de ses dirigeants) font écho aux multiples niveaux d’énonciations, de
descriptions, de réflexions du texte. L’assemblage des séquences, dont nombre de documents
rarement ou jamais vus, insiste sur deux des dimensions qui importaient tant à Orwell. D’une
part les visages, la présence humaine singulière de ces dizaines de milliers d’hommes et de
femmes impliqué(e)s corps et âme dans un combat inédit, et peut-être sans exemple dans
l’histoire. Et d’autre part la relation sensorielle aux réalités du soulèvement révolutionnaire,
passées les journées insurrectionnelles (auxquelles Orwell n’a pas assisté). Plus encore que les
tournants de la grande histoire, les documents montrent le quotidien où il s’agit de manger, de
produire, de rire et de discuter, évoquent le froid et la boue sur le front, soulignent les questions
du paraître, qui sont parfois questions de vie ou de mort associées aux apparences, aux
vêtements, au vocabulaire utilisé.
Le parcours de cinéaste de Frédéric Goldbronn s’est en grande partie construit autour de
questionnements sur les effets des images pour percevoir les événements historiques et leurs
effets dans le présent. En écho à son film de 2001 Diego, entretien avec un des derniers témoins
de l’expérience libertaire catalane, Diego Camacho (aussi connu, comme écrivain et notamment
biographe de Durutti, sous le nom d’Abel Paz), en faisant commenter à celui-ci des photos
d’époque, son Hommage à la Catalogne apparaît comme un aboutissement de cette recherche,
qui porte sur les hommes et sur les faits, mais aussi sur le temps.
Riche en informations et en rappels de ce moment exceptionnel que fut la révolution libertaire
catalane, le film est animé par une complexité du rapport au temps qui était déjà présente chez
Orwell, mais démultipliée par les choix visuels et le montage. Il y a dans le livre, écrit quelques
mois après le retour d’Espagne, une étrange et féconde circulation entre les points de vue
temporels, du vécu sur le vif, de l’anticipation, de la conscience rétrospective d’illusion, une
forme de mélancolie pour ce qui aurait pu être, a failli, n’a été qu’une apparence transitoire, ou
s’est retourné sous l’effet de dynamiques historiques et du cynisme de la realpolitik. Elle mène
jusqu’à la prémonition, formulée par Orwell en 1938, du Blitz écrasant sous les bombes
allemandes Londres qui n’a pas voulu s’intéresser au sort du gouvernement légal de l’Espagne
en 1936.
Cette circulation entre les temporalités se retrouve, étendue et actualisée, chez Goldbronn. Elle
est redéployée par les choix du cinéaste dans le texte d’Orwell, qui est bien plus touffu, pour
souligner à la fois le sentiment d’un irréductible « ça a été » dont il importe de ne pas laisser
effacer la mémoire, la lucidité sur combien a été transitoire l’état de grâce libertaire, même
imparfait, dont l’écrivain a éprouvé les manifestations, et l’affirmation du rôle de modèle pour
un avenir à construire que ce moment incarne. Dans le film, cette mise en écho des temporalités
est intensifiée en finesse par la remarquable composition musicale et le design sonore associant
fragments de chants révolutionnaires, bouffées de free jazz et sons réalistes. L’histoire d’un
homme, l’histoire d’un combat, l’histoire d’une idée, et leurs légendes, non au sens
d’affabulation mais d’extension à d’autres dimensions, s’y déploient en rendant vivante cette
phrase magnifique de George Orwell de retour d’Espagne, à la fin du livre. Tout en s’autodénigrant
comme il aime à le faire, il constate que toute l’affaire espagnole tourne au désastre,
un désastre qui ne s’arrête pas aux frontières du pays. Il affirme pourtant ne rien regretter de
son engagement et l’absolue nécessité de ne pas se soumettre, mais proclame combien
l’expérience lui aura transmis « une foi accrue dans la dignité des êtres humains ».
Jean-Michel Frodon
Article paru dans le n°116/117 (octobre 2025) de la revue Images documentaires.
https://www.imagesdocumentaires.fr






